
Humeur n°89 - Blog de Jean-Louis Guigou - 25 Avril 2012
Lettre ouverte aux deux candidats à l’élection présidentielle en France
Jean-Louis Guigou
Le 13 juillet 2008, le président Nicolas Sarkozy a lancé l’Union pour la Méditerranée. Une très belle perspective d’ancrage et de rapprochement des deux rives de la Méditerranée. J’y ai cru. J’y crois encore. L’idée d’Union et de communauté de destin est visionnaire. Celle des projets à géométrie variable d’un Secrétariat général paritaire et d’une gouvernance politique assurée par le plus haut niveau de l’Etat, et fondée sur la parité Nord/Sud, sont des éléments très positifs.
Mais, des difficultés et des oppositions sont apparues. L’impréparation diplomatique, au niveau européen, a braqué l’Allemagne, l’Espagne et la Turquie. La crise financière mondiale à l’œuvre depuis 2008 et la montée du populisme en France et en Europe ont considérablement réduit la portée du projet. Les débats franco-français sur l’identité nationale, l’islam, l’immigration ont choqué nos amis musulmans qui ne croient plus dans votre projet. Puis, les printemps arabes avec la chute des dictateurs autoritaires et corrompus ont terni votre démarche. Appuyer les dictatures au nom de la stabilité fut une erreur : réhabiliter Bachar el-Assad et Kadhafi en 2008 pour leur faire la guerre en 2011, n’est pas facile à expliquer.
Ceci étant, la France a montré récemment avec son engagement en Libye, qu’elle était aussi capable d’être à l’écoute des aspirations des peuples en Méditerranée et non de demeurer prisonnière du seul face à face avec les États. Nombreux sont ceux qui – en France, en Europe et en Méditerranée – ont apprécié cette inflexion. Cette nouvelle attitude, en donnant les moyens aux populations de se libérer de leurs dictateurs, loin de ressembler à une expédition coloniale, est un exemple de diplomatie moderne.
Le chemin sera long pour construire cette union méditerranéenne. Le passé colonial, l’accointance avec les dictateurs et la préférence manifeste pour l’Europe centrale et orientale pèsent lourd dans les relations Nord-Sud. Comment avancer ? Si le chemin de la coopération politique est délicat et se heurte à des blocages, celui de la coopération économique et de l’intégration industrielle des systèmes de production Nord-Sud est à privilégier. Les chefs d’entreprise français et européens, en Méditerranée, peuvent ouvrir les chemins de la confiance comme l’ont fait les chefs d’entreprise allemands dans les pays d’Europe centrale et orientale.
Voila pourquoi il ne faut pas renoncer. L’avenir de la France et de l’Europe passe par la Méditerranée aujourd’hui et l’Afrique demain. De grands ensembles régionaux s’organisent dans ce monde multipolaire. L’ensemble régional constitué, à terme, par l’Europe (500 millions de personnes) et les pays arabes méditerranéens (500 millions aussi) et l’Afrique (2 milliards) peut redevenir un pôle mondial du siècle qui vient. Pour se prémunir contre le désordre croissant de la mondialisation, il faut unir les peuples des deux rives de la Méditerranée. La seule façon de vaincre le populisme européen et les mouvements islamistes au Sud est de créer un grand espace de régulation commun. Si on ne fait rien, le Maghreb pourrait devenir le Mexique de l’Europe, c'est-à-dire la plaque tournante des narcotrafiquants. Si en revanche on agit vite, la croissance du Sud peut soutenir la croissance du Nord.
Voilà pourquoi, malgré les difficultés et les oppositions, il faut mettre la Méditerranée au centre de l’agenda politique et, si nécessaire, reformuler le projet :
· S’assurer l’alliance de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Commission européenne.
· Proposer l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne. Parce qu’elle devient un acteur majeur en Méditerranée, tant sur le plan économique que politique. Le fait d’être un pays musulman démocratique constitue en plus un atout exceptionnel. Elle constitue un exemple de pays musulman (quoique non arabe) démocratique et laïc.
· Créer une politique commune méditerranéenne (énergie, eau, agriculture…) et y consacrer une part significative du budget européen. On ne peut rien faire sans l’Europe, même si cette Europe n’est pas celle qui correspond à notre idéal.
· Réaliser une vraie ouverture de l’Union européenne aux produits industriels venant du Sud, profiter de la réforme de la PAC pour ouvrir les marchés agricoles européens aux pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée, et envisager sur le long terme la constitution de filières agricoles au Sud.
· Faciliter la mobilité et l’obtention de visas.
· « Mettre le paquet » sur la Tunisie et en faire un exemple de succès, qui stimulera les énergies des démocrates du Maghreb et du Proche-Orient.
· Créer un Secrétariat d’État aux Affaires méditerranéennes dans chaque pays de l’Union européenne.
· Changer d’attitude : les révolutions au Sud exigent des révolutions de mentalité et de comportement au Nord (écoute, confiance, partage).
· Encourager, en France, l’expression des élites réformistes musulmanes, et faire de Paris la capitale intellectuelle et européenne du monde arabe en transformation.
· Mobiliser les entreprises françaises et européennes afin qu’elles se redéployent au Sud de la Méditerranée.
Les idées ne manquent pas. Encore faut-il avoir la volonté.
Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme : les révolutions au Sud ne se limitent pas à quelques dictateurs à faire chuter. Ce sera dur et long. Mais il en va de la place de la France et de l’Europe dans le monde. Donnez aux Français et aux Européens de l’espoir et un grand projet à long terme. Car lorsqu’il n’y a plus d’espoir, les populismes progressent.
Proposez vite aux nouveaux dirigeants démocrates arabes un nouveau pacte et identifiez ensemble les principes d’un nouveau modèle de développement plus social, plus écologique et plus durable, car, avec l’ancien modèle court-termiste et financier, nous n’avons pas de leçon à donner au Sud.
Je souhaite que le futur président de la République française fasse de la Méditerranée une priorité. Les Français sont prêts à entendre la vérité. Parlez-leur de la Méditerranée. Dites ce que vous pensez de l’Islam, des révolutions au Sud, des nouvelles relations Nord-Sud. Ils ont besoin d’un projet historique, d’une vision géopolitique à long terme et d’une politique civilisationnelle qui honore la France, donne du sens à leur vie et à celle de leurs enfants.
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